Egon Schiele est l'un de ces artistes fulgurants, mort trop jeune de la grippe espagnole. Dans cette Autriche en pleine ébullition intellectuelle qui donnera le pire comme le meilleur, il apparaît comme une insolence absolue, utilisant son propre narcissisme pour interroger le monde et la société. Le pire de cette société germanique interprétera son art comme étant "dégénéré". Toute l'histoire de l'art relate les ruptures conventionnelles qui refusent les regards convenus sur la représentation des formes, de l'architecture, des corps. Mort trop tôt, Egon Schiele a cependant laissé suffisamment de matière pour qu'on puisse apprécier la puissance de son expression, dans la noirceur de de son regard où transparaît la fraîcheur désespérément recherchée de son enfance.
Egon Schiele - autoportrait à la chemise rayée , 1910
Un film biographique doit sortir au mois d'août prochain : en voici la bande annonce, dont les acteurs semblent vouloir retracer avec fidélité l'histoire réelle d'Egon Schiele. A voir donc dès qu'il sortira dans quelques semaines.
On connaît le très beau film d'Henri-Georges Clouzot, Le mystère Picasso, film important sorti en 1956 où l'on voit la manière dont le peintre travaille sa matière, part de la représentation admise pour la retravailler et aller vers l'essentiel. Voici un documentaire moins connu de Luciano Emmer, de 1954 pour la télévision italienne, la RAI, où l'on voit, avec bonheur, travailler Picasso, poser quelques traits avec assurance sur le papier ou sur la toile, faire surgir une colombe - on sait la place de ce symbole méditerranéen dans l'oeuvre de Picasso - et fumer le four où la forme de la céramique sera définitivement fixée. Le documentaire est suivi par les témoignages de Salvador Dalí, Joan Miró, André Salmon, d'extraits d'autres documentaires, jusqu'à la décoration de la chapelle de Vallauris où il dessine, en 1951, La guerre et la paix. A déguster.
Danilo Donati (1926-2001) fut un immense créateur, écrivain, décorateur, costumier pour les plus grands cinéastes italiens parmi lesquels Luchino Visconti, Mario Monicelli, Pier Paolo Pasolini, et entre autres, et non des moindres, Federico Fellini. Une exposition présentée à Rome l'an dernier exposait les costumes qu'il avait créés pour tous ces cinéastes, montrant la dimension étonnante des images qu'il avait réussi à transformer en costumes dont on perçoit dans chacun l'aspect baroque. Voici l'un des costumes créés pour Federico Fellini dans Roma (1972), qui n'est pas le plus extravagant, mais donne une idée du délire créatif qu'il a su mettre en oeuvre pour le défilé ecclésiastique du film. A la suite, une vidéo que je n'ai trouvée qu'en version espagnole. Mais après tout, l'espagnol donne un relief tout aussi intéressant, et, à peu de choses près, on pourrait croire que Pedro Almodovar aurait pu y apporter sa touche, quelques bonnes années auparavant.
J'avais ramené de Torino ces images insatisfaisantes, comme des espèces de tromperies sur la marchandise. L'exposition consacrée au néoréalisme m'a paru bien pauvre, malgré quelques très belles images saisies çà ou là, quelques objets fétichisant des metteurs en scènes (ah ! le chapeau de Fellini, le manuscrit de ... de quoi au fait ? J'ai déjà oublié ce que j'ai consommé !)
Le regard de Franco Interlenghi enfant. En sommes-nous sortis ?
Sortant de ce méchant musée, je longe les rues et les jardins de Torino. Plus tard, là, dans ces fourrés abrités de la lumière, où il fait encore très chaud, des garçons vont se rencontrer. Il sera bien tard. Je serai sur la route, essayant d'échapper aux rues déglinguées de cette ville, dont pourtant j'apprécie encore les charmes. C'est l'after qui donne toute la mesure des excès du monde urbain. Il paraît qu'ailleurs on crève la dalle. Ici, il faut échapper aux poubelles qui sont nos repères les plus sûrs. Diogène de Sinope n'aurait jamais espéré mieux.
Eh bien voilà : je reprends dans ce nouveau blog, sans trop savoir où il me conduit, quelques thèmes que j'ai suivis dans Véhèmes. J'ignore encore comment je les mènerai, mais je conforte ici mes choix politiques, culturels, sans doute avec moins de précautions que je n'en ai mises dans Véhèmes. Mes lecteurs me suivront ou ne me suivront pas : chacun choisit ses engagements. En ce qui me concerne, l'arrêt de Véhèmes correspond aussi à une lassitude de ces routines qui consistent à publier ce que les lecteurs attendent de moins impliquant, justement, comme si le moment d'arrêt sur un blog consistait à ne rechercher qu'un confort ou un réconfort agréable loin des «horreurs économiques», loin des réalités sanguinolentes auxquelles nous assistons aujourd'hui à notre porte. En ce sens, je m'étais abstenu de publier quelques textes polémiques qui détonnaient par rapport à l'ensemble des blogs, blogs que par ailleurs j'appréciais lorsque notre confort consumériste assurait les effets de l'opium détrôné. Je n'ai aujourd'hui pas de raison, faisant peau neuve, de m'en abstenir. Il ne s'agit plus d'avoir des mouvements d'humeur, mais de se défendre contre l'avilissement progressif qui entoure notre société, des petites phrases aux idées de plus en plus crispées que l'on ne s'étonnerait pas de voir dans la bouche de leaders populistes, mais que la longue histoire du mouvement démocratique ne peut accepter dans la bouche de ceux qui sont censés défendre une éthique de société : la cohésion citoyenne, la justice dans la cité. Ceux-là, par lâcheté peut-être, par goût du pouvoir sûrement, et parce que la tentation de la caricature de l'ordre reste la plus forte, nous rapprochent, je le redis, de ce que les générations antérieures ont connu, peu ou prou dans la plupart des pays d'Europe. Oui, je suis sûr qu'il faut s'en défendre, chacun à sa manière. La mienne étant bien pauvre, je reste persuadé que la culture, d'où qu'elle vienne, le goût de la beauté, de la sensibilité à la poésie, à la musique, aux arts en général, restent un moyen d'exprimer ce que l'on souhaite de meilleur pour le monde en refus de toutes les violences, physiques comme symboliques, et d'où qu'elles viennent elles aussi. Et ce blog commence d'abord à un hommage à Franco Citti, disparu le 14 de ce mois, qui a souvent accompagné mon imaginaire dans les pérégrinations pasoliniennes. Dans la vidéo qui suit, Franco Citti raconte, en italien la manière dont Pier Paolo Pasolini avait imaginé les scènes d'Accatone. Ciao, Franco !
Et pour ne pas rester sur une note trop triste, voici une magnifique prestation d'un groupe de danse arménien : Forceful feelings, «Sentiments vigoureux». De très beaux danseurs, pleins d'énergie. Un seul petit regret : le Carmina burana de Carl Orff, auquel je suis définitivement allergique. Réchauffez-vous vigoureusement !